Lyon : une grande dame du social s’est éteinte

Posté le par dans Coup de coeur

Reportage de Jean-François Cullafroz, journaliste professionnel honoraire, carte de presse 49272, avec le concours d’Anne Bucas-Français et François Ménétrier, rédacteurs pour le dictionnaire biographie du mouvement ouvrier Le Maitron

 

L'engagement de Madeleine Delessert aux côtés des travailleurs immigrés s'est enraciné dans la combat pour l’indépendance de l'Algérie (© Pierre Nouvelle).

L’engagement de Madeleine Delessert aux côtés des travailleurs immigrés s’est enraciné dans la combat pour l’indépendance de l’Algérie (© Pierre Nouvelle).

Née le 21 juillet 1926 à Neuvecelle (Haute-Savoie), cette habitante du Chablais devint syndicaliste CFTC puis CFDT quand elle rejoignit Lyon. Éducatrice de jeunes enfants, militante de l’indépendance algérienne, actrice de la défense des travailleurs immigrés et des droits du peuple palestinien, militante du PSU, Madeleine Delessert a été une des figures marquantes des luttes sociales au 20e siècle entre Rhône et Saône. Elle s’est éteinte dans son sommeil jeudi 12 juillet 2018 à la maison de retraite St François, sur le plateau lyonnais de la Croix-Rousse, où elle résidait depuis quelques années. Un hommage lui sera rendu jeudi 19 juillet à 15 heures, salle des Ovalistes à la Croix-Rousse (Lyon). Un lieu symbolique des luttes des ouvrières.

Madeliene Dellessert a été de toutes les littes sociales depuis la fin des années 1950 (© Pierre Nouvelle).

Madeleine Delessert a été de toutes les luttes sociales depuis la fin des années 1950 (© Pierre Nouvelle).

Son père, qui était suisse, et sa mère, française, se marièrent à Genève en 1918. La famille paternelle était protestante et famille maternelle catholique. Madeleine se définissait comme laïque, respectant toutes les religions. Son père, tapissier décorateur mourut des suites de la première guerre mondiale alors qu’elle avait deux ans. Elle fut élevée par sa mère ainsi que ses cinq frères et sœurs à Thonon-les Bains. Sa mère travailla après son veuvage dans un orphelinat départemental.

Son arrivée à Lyon

Pour continuer ses études, elle s’installa à Lyon, dans le quartier Saint Georges, en 1944 afin d’y suivre une formation d’éducatrice de jeunes enfants à l’École du service social du Sud-Est. Elle poursuivit ses études sur plusieurs années, –avec de nombreuses interruptions pour causes de maladie-, tout en travaillant car c’était des études payantes. Elle milita, dans le cadre des Bibliothèques pour tous, pour la création d’un rayon livres pour enfants dans la bibliothèque du quartier. Intéressée par les idées de la Chronique sociale, elle travailla comme étudiante avec Joseph Folliet.

Son diplôme d’éducatrice obtenu, elle participa à la création de plusieurs jardins d’enfants dans différents quartiers de Lyon et notamment le quartier populaire de la Sarra sur un domaine appartenant à des religieuses cloitrées venant d’Alsace.

Ses débuts en syndicalisme

C’est vers cette époque qu’elle commença une vie de militante syndicale active en tant que « jardinière ». Elle adhéra à la CFTC en 1957 puis à la CFDT en 1964 et suivit de nombreux stages de formation avec les Écoles normales ouvrières animées en particulier par Marcel Gonin. Elle contribua à développer, en tant que responsable fédérale, des syndicats CFTC puis CFDT dans toute la France. Ce qui la poussa à participer à l’activité syndicale : « un sens des autres, du collectif, de la justice », dans un milieu professionnel non syndiqué. « C’étaient des professions neuves qui sortaient de Vichy et avaient été organisées en organisations professionnelles sans convention collective. Des associations professionnelles centrées sur une idéologie catholique et a-syndicale ».

Au sein du bureau de la Fédération santé sociaux de la CFTC, elle milita dès 1962 pour l’évolution dans le cadre du courant Reconstruction. « On a fait en sorte que la Fédération reste à l’intérieur de la CFDT. En 1964, 20/ 25 % des adhérents.es sont restés à la CFTC…c’est un point fort dans l’histoire de ma vie syndicale », confiait-elle.

Elle devint alors permanente syndicale depuis 1960 à l’Union départementale CFTC du Rhône dans une équipe syndicale uniquement composée de « messieurs qui étaient là depuis 25 ans » soulignait-elle..

Madeleine Delessert avait le souci de la transmission. Après avoir parlé avec elle de ses engagements militants, sa nièce, alors lycéenne avait rédigé un journal alors sur mai 68 © Pierre Nouvelle).

Madeleine Delessert avait le souci de la transmission. Après avoir parlé avec elle de ses engagements militants, sa nièce, alors lycéenne avait rédigé un journal alors sur mai 68 © Pierre Nouvelle).

Contre la guerre d’Algérie et pour l’indépendance

Sous l’impulsion d’Étienne Philibert, alors secrétaire général de la CFTC du Rhône, elle s’engagea avec son organisation syndicale dans de multiples actions de protestation contre la guerre en Algérie. De nombreuses réunions avec des représentants des partis, syndicats et associations se tenaient au siège de l’UD CFTC, au 12 de la rue Saint-Polycarpe, sur les pentes de la Croix-Rousse.

Elle participa au soutien à toutes les grandes grèves des fonctionnaires, au travail sur les questions de santé avec les étudiants de l’Association générale des étudiants de Lyon (Agel-Unef), des Étudiants socialistes unifiés (PSU), les militant.e.s de la Confédération syndicale des familles (CSF) qui se développaient à Lyon.

Ayant la responsabilité de suivre les questions de santé et de la Sécurité sociale, elle participa à l’organisation de grande grève interprofessionnelle du 3 décembre 1967 contre les ordonnances du gouvernement Pompidou.

Madeleine Delessert a assuré la liaison avec les syndicats familiaux comme la CSF (© Pierre Nouvelle).

Madeleine Delessert a assuré la liaison avec les syndicats familiaux comme la CSF (© Pierre Nouvelle).

Au 34e congrès confédéral de la CFDT (9 au 12 novembre 1967), Madeleine Delessert fut désignée, au titre de l’UD du Rhône, comme membre du Conseil confédéral –qui comprenait 44 membres dont seulement trois femmes-.

Dès le début de Mai 1968 », la CFDT du Rhône et ses militants sont particulièrement investies dans les contacts avec des organisations étudiantes l’Agel et l’Union des grandes écoles (UGE) et avec les premiers mouvements revendicatifs dans les entreprises. Le 46e congrès de l’UD du Rhône CFDT se tint du 17 au 19 mai 1968.

En 1968, toujours permanente de l’UD CFDT du Rhône, Madeleine Delessert assura de nombreuses réunions notamment autour de la préparation et de la sortie du Journal du Rhône avec d’autres membres du bureau CFDT comme le secrétaire général Claude Huissoud, Suzette Rata, Elie Depardon… Ce journal était commun à la CFDT, à l’Agel-Unef et au PSU du Rhône. De nombreux militants de la CSF, y étaient associés. Il y avait dit-elle, « un conseil journalier et une permanence constante 24 heures sur 24 pour collecter, rédiger les articles sur les entreprises et les services en grève, les revendications, ce qui se faisait dans les facultés ».

Avec Claude Huissoud, Suzette Rata, Bernard Gerland et Elie Depardon, Madeleine Delessert fut une des chevilles ouvrières d'un quotidien original qui parut durant cinq semaines en mai-juin 68 à Lyon (© Pierre Nouvelle).

Avec Claude Huissoud, Suzette Rata, Bernard Gerland et Elie Depardon, Madeleine Delessert fut une des chevilles ouvrières d’un quotidien original qui parut durant cinq semaines en mai-juin 68 à Lyon (© Pierre Nouvelle).

Mai-juin 68, un intense moment d’action

Le Journal du Rhône, fut pendant cinq semaines, le seul quotidien à paraître sur Lyon, entre le 24 mai 1968, jusqu’au dernier du jeudi 27 juin 1968.

Au Conseil confédéral extraordinaire CFDT du 18 mai 1968, elle indiqua « son accord avec l’analyse du secrétaire général » Eugène Descamps, sur le mouvement étudiant. Puis, lors du conseil confédéral ordinaire des 27 et 28 juin 1968, elle intervint plusieurs fois, notamment pour dénoncer les répressions et les expulsions d’étrangers dans le Rhône ainsi que sur l’action de l’Union départementale du Rhône pour informer la population.

femme, elle l'était à plein dans un mouvement syndical très masculin, où elle sut porter la parole de ses consoeurs (© Pierre Nouvelle).

femme, elle l’était à plein dans un mouvement syndical très masculin, où elle sut porter la parole de ses consœurs (© Pierre Nouvelle).

Durant sa présence à l’Union départementale CFDT du Rhône, elle s’est particulièrement investie dans la Commission féminine confédérale, notamment avec la secrétaire nationale Jeannette Laot. Elle termina son mandat de permanente à l’UD CFDT du Rhône en juin 1970.

Encore et toujours le social

Elle suivit ensuite, en 1970-1971, un an de conversion professionnelle à Paris ne pouvant plus reprendre son métier pour des raisons médicales. Elle retrouva un travail à l’École sociale du Sud-Est là où elle avait été formée quelques années auparavant. Là, elle participa à la création d’une section syndicale « ce qui n’avait jamais été vu dans cette boîte », soulignait-elle. En 1973, Elle fut à l’origine de la création, au sein de cette école, du département formation. Elle développa la formation continue issue de la loi Delors.

De la grève de Penarroya (Lyon-Gerland) à la grève de la faim des ouvriers tunisiens à Feyzin (Rhône), Madeleine portait la même attention aux personnes orginaires de l'immgration pour faire respecter leurs droits et la justice (© Pierre Nouvelle).

De la grève de Penarroya (Lyon-Gerland) à la grève de la faim des ouvriers tunisiens à Feyzin (Rhône), Madeleine portait la même attention aux personnes originaires de l’immigration pour faire respecter leurs droits et la justice (© Pierre Nouvelle).

Elle adhéra au PSU aux débuts des années 70, alors qu’elle n’est n’a plus de responsabilité syndicale. Elle consacra une partie importante de son temps militant, d’une part, au secteur Immigré, notamment lors de la grève de la faim de 1973 qu’elle suivit d’un bout à l’autre en tant que déléguée de la commission immigrés du PSU et d’autre part, après 1973, à la lutte contre l’emprisonnement en Tunisie de Tunisiens, notamment Chérif Ferjani, dans le cadre du Comité de soutien aux prisonniers politiques qu’elle a contribué à créer et qui exista pendant 5 à 6 ans.

De la CFDT au PSU, il n'y avait qu'un pas. Les locaux étaient proches comme les idées, telle l'autogestion (© ITS/PSU).

De la CFDT au PSU, il n’y avait qu’un pas. Les locaux étaient proches comme les idées, telle l’autogestion (© ITS/PSU).

Au sein de la commission Femmes du PSU, elle participa à la plupart des manifestations d’avant 1975 sur la contraception, sur l’avortement, sur l’égalité. Elle rencontra à cette époque sur Lyon, Georgette Vacher, militante CGT qui s’est suicidée et « qui a à peu près fait le cheminement que j’ai fait et qui était très dur, moi j’ai failli en crever plusieurs fois ».

Membre du bureau du PSU du Rhône et du Comité de gestion du 44 rue St Georges, siège du nouveau local de la Fédération du Rhône du PSU acheté en 1969 par l’association parisienne Découverte et culture qui assurait, depuis 1968, une fonction de propriétaire de locaux pour le PSU national.

A la fin de son mandat de permanente CFDt, Madeleine a rejoint le PSU où elle s'estt investi dans la solidarité avec les étrangers (© ITS/PSU).

A la fin de son mandat de permanente CFDT, Madeleine a rejoint le PSU où elle s’est investie dans la solidarité avec les étrangers (© ITS/PSU).

Elle fut tête de liste CFDT aux dernières élections des conseils de la Sécurité sociale en 1983. À la retraite, elle fut responsable de l’Union locale des retraités CFDT dans le 7e arrondissement de Lyon et secrétaire de  l’Union territoriale des retraités CFDT du Rhône.

Une solidarité sans frontière

Membre de plusieurs associations, dont l’Association médicale franco-palestinienne, (AMFP) et l’association imprimerie presse nouvelle (AIPN), créée pour soutenir la coopérative IPN (Imprimerie Presse Nouvelle), elle travailla avec le prêtre-ouvrier lyonnais Pierre Darphin. Elle prit des responsabilités, de 2002 à aujourd’hui, dans « Bien vieillir dans son quartier/Au fil de soi(e) », une association des 3e et 7e arrondissements de Lyon, qui sera associée aux travaux de l’Agence d’urbanisme du Grand Lyon sur l’habitat des personnes âgées.

Militante dès son plus jeune âge, Madeleine Delessert a su préserver sa vie familiale et amicale. « Quand on s’est investi, on continue, mais tout en étant militante je suis restée très, très, proche des besoins de ma famille et de mes amis. Je n’ai jamais tout investi sur le militantisme », insistait-elle.

Octogénaire, elle militait encore avec les retraités CFDT (© Pierre Nouvelle).

Octogénaire, elle militait encore avec les retraités CFDT (© Pierre Nouvelle).

Cette attention à sa famille ne l’empêchait pas, jusqu’à ses derniers jours, de se tenir informée de l’actualité politique et sociale, et d’en faire profiter les résidents de l’Ehpad St François à la Croix-Rousse où elle résidait.

Simone Gron, militante CFDT, bientôt centenaire, était une de ses compagnes dans cette maison. Elle a été une des premières à la voir ce jeudi 12 juillet, endormie dans son dernier sommeil. « lle avait les bras ouverts et sa figure était très reposée », nous confiait-elle. « Elle semblait dire : « Me voici, Seigneur, je suis prête ».

Elle évoque Madeleine Delessert, une grande dame, « comme Simone Veil ».

Un témoignage précieux pour la mémoire collective

Dans le cadre de la recherche mémorielle entamée par la CFDT du Rhône sur mai 68 et ses prolongements, Madeleine Delessert nous avait accordé plusieurs entretiens. En voici une extrait.

Claude Milly a aussi enregistré une interview filmée plus ample. Le témoignage de vie de Madeleine Delessert est partie prenante des actes du colloque CFDT en mai 68 dans le Rhône, Place et rôle des Femmes du 28 novembre 2014 à l’Ecole normale supérieure de Lyon..

Souvent reléguées au second plan, les femmes ont portant joué un rôle clé dans les luttes militantes (© Pierre Nouvelle).

Souvent reléguées au second plan, les femmes ont portant joué un rôle clé dans les luttes militantes (© Pierre Nouvelle).

Pour rendre hommage à Madeleine Delessert, une rencontre est organisée jeudi 19 juillet 2018 à 15h salle des Ovalistes au 6 Impasse Flesselles (Lyon 1er).

Accès en bus 18 ou C 13 (arret  Rouville). Ascenseur pour accéder à la salle.

 

Un commentaire

  1. Yves Redon 14 juillet 2018 à 23 h 28 min

    Merci Jean-Francois. Magnifique reportage sur une dame qui l’était tout autant.

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